Un rayon de soleil sous terre

Mardi, 7h22. Je n’oublie pas l’heure d’un rendez-vous avec un ange.

La rame est bondée, des étudiants saturent l’espace. Et moi, parmi les autres, je suis confiné, adossé contre la vitre, ma mallette à la main.

Je suis grave, j’ai peu dormi, et j’ai appris une triste nouvelle. Mon travail est ma seule échappatoire, le seul domaine dans lequel je m’épanouis. Je me rends à l’hôpital de Rangueil puisque c’est, devenu, ma seconde antre. Je suis médecin et je vais bientôt partir, rongé par un mal que je tente de guérir sur les autres, mais qui n’a pas de pitié pour moi.

J’ai l’habitude de regarder autour de moi. Et, soudain, je te remarque. Je ne sais pas depuis combien de temps tu es présente. Mais à l’instant où mes yeux se posent sur toi, alors plus rien n’a d’importance. Tu as réussi à t’asseoir malgré la foule. Tes jambes sont élégamment croisées, parées d’un collant noir à demi transparent. Mais c’est surtout ton pull orange, couleur feu, en grosses mailles qui m’a interpellé. Quelle gaieté et quel éclat. Du soleil sous la terre. Oxymore…Tu m’as rappelé combien la vie était belle même lorsque plus rien ne vous y rattache. Rien que pour ces moments volés, ces palpitations fugitives, violentes et éphémères, je ne veux pas partir. Quels maux se sont emparés de moi à cet instant! Je t’ai observée. Dans les moindres détails, les plus abscons eussent-ils été. Tes cheveux châtains glissaient le long de tes épaules et tu les remettais sagement en place, lorsqu’au détour d’un virage, ceux-ci sortaient des sentiers battus. Tu semblais préoccupée, concentrée. Tu tenais un document assez conséquent. J’ai seulement remarqué qu’il s’agissait de biologie cellulaire. Serais-tu étudiante? Peut-être en médecine car cette rame dessert la faculté de Rangueil? Quoiqu’il en soit tu étais plongée dans ces lignes.

Soudain, tu as du vouloir vérifier qu’il te restait encore du temps avant de descendre, et tu as regardé le nom de la station à laquelle nous étions à cet instant arrêtés. Et, là, j’ai vu. Plus que du soleil, un ange. Tes yeux bruns quelque peu en amandes sublimés d’un fin trait noir, et tes cils recourbés (car oui même à 3 mètres je les distinguais) ont fait de moi un homme fasciné. Je me souviens aussi de ton nez, en trompette et de ta bouche, en coeur, attrayante à souhait. Je voulais que tu me remarques. Voeux exaucé. Tu n’as pas lâché mon regard pendant une dizaine de secondes. C’était à la fois l’éternité et la brièveté. Je ne sais pas ce que tu cherchais à obtenir. Tu semblais audacieuse, intelligente et sûre de toi. Mais, n’en doute pas, tu fais de l’effet. Ne sachant comment te retenir, je t’ai souri. Tu as répondu par une esquisse de bienveillance et de minauderie. Cela m’a plu. Tu t’es replongée dans tes cours. Me laissant béat, démuni et surtout, le coeur retourné.

Nous sommes arrivés à Rangueil. J’aurais normalement dû sortir. Mais je ne l’ai pas fait. Pas ce jour. Je voulais te regarder encore. Pour avoir cette impression même trompeuse que le ciel était clément. Je t’ai donc suivie. Tu es bien descendue à Paul Sabatier. Ton dernier sourire, je ne l’oublierai jamais. Je croyais ne jamais plus te revoir.

Et pourtant, vers 11h30, j’ai repris cette même rame, à contre-sens, et je t’ai vue. Sans tes documents, plutôt lasse et soulagée. Tu m’as reconnu. Un autre sourire. Nous sommes tous les deux sortis à François Verdier. Et je t’ai laissée filer. Car c’était ce que je devais faire.

Je suis brun, avec des origines indiennes. Je suis un peu mat de peau, évidemment les yeux noirs. J’avais les cheveux grisonnants. Et je portais un caban en laine. J’ai 35 ans et je ne veux pas mourir.

Merci d’exister. Je ne pense qu’à toi, belle inconnue.

    Détails

  • Métrobà Palais de Justice.
  • Une rencontre faite le 29 octobre 2013.
  • Rédigé par un homme pour une femme.
  • Publié le jeudi 31 octobre.

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